dimanche 7 septembre 2014

BILLET DE RENTRÉE


Une jeune fille a fait une tentative de suicide il y a quelques jours… elle était en classe préparatoire. Elle s’est « ratée » et passera son existence hébétée dans un fauteuil roulant.

C’est un fait terrible. Ses parents évoluent dans le milieu éducatif… commentaires du milieu éducatif, compatissant : « Les classes préparatoires, quelle pression ! Les gamins jusqu’au bac ne subissent plus aucune pression, pas étonnant que les plus sensibles s’effondrent ! C’est tellement difficile, les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas préparés : on ne leur demande plus aucun effort, ils ne savent plus ce que c’est ! »

Je ne sais pas pourquoi cette enfant a voulu mourir, mais quand j’entends de telles réflexions, je m’indigne.

Dans un premier temps, parce que personne ne connaît les motivations qui poussent quelqu’un au suicide, hormis ce quelqu’un. Dans un second temps parce qu’il est extrêmement agaçant, ce foutu, « les jeunes d’aujourd’hui », servi à toutes les sauces pour se détacher des problèmes qu’on ne peut identifier et par là-même ni comprendre, ni résoudre.

Enfin, je m’insurge sur le fond : les jeunes d’aujourd’hui ne connaîtraient plus de pressions dans le milieu scolaire ? Ils ne feraient plus d’efforts ?

                              Fred

Fadaises !

Pense-t-on sincèrement que l’élève évolue pépère dans une scolarité dépourvue de tout écueil ? Ce cher petit ange, on s'évertue, on le protège...

                                                                                                                                                                (Sempé)
Bigre !

Il serait trop long d’énumérer les obstacles auxquels ils se heurtent. Ils sont aussi nombreux et acérés que les récifs de la mer de Chine ! 
Deux m’intéressent aujourd’hui… le support et la méthode.

Le support…… 
Avez-vous ouvert un manuel scolaire récemment ? Certainement ! Le premier samedi de rentrée est consacré à recouvrir les livres de ce papier en plastique transparent, malaisé à manipuler, qui désespère les plus adroits comme les plus patients ! Avez-vous ouvert les livres de vos enfants ?
C’est joli. Il y a des couleurs, des polices de caractères ravissantes, des paragraphes, des encadrés, des images… nos manuels scolaires ressemblent à des affiches publicitaires.



Les connaissances sont bombardées ici, là, en haut, en bas ! Ça mitraille de toutes parts, mais c’est aéré. Graphiste quel métier d’adresse ! Il y a des encadrés, des flèches, du vert, du bleu, du jaune… Ça agresse ? Mais non, voyons ! Ne soyez pas réactionnaires.
Le regard ne sait où se poser. La pupille s’y perd. Où s’arrêter ? Agression ! Pression !
Tout est classé en « étapes », en « rubriques », en « séquences », en « évaluations », (Ooooh ! on a même créé un vocabulaire sui generis ! Va falloir fournir le cd de traduction de ce nouveau jargon dont je parlerai plus bas.) où est le fond ? Où sont les notions, la base ? 
Sauce éditoriale… faut être dans le mouvement, faut vendre, diantre ! Faut moderniser ! Les bouquins de primaire, comme ceux de collège ou de lycée, sont présentés comme des rayons de supermarché. Où se dissimule le bon produit ? Le simple, pas cher, pas compliqué, qui correspondrait ici à la fonction première d’un manuel scolaire : fournir les informations nécessaires et incontournables à la complète et solide connaissance d’un sujet d’apprentissage.

Apprendre à l'école ce n'est pas un jeu, ce n'est pas "ludique" - même si ça peut l'être ponctuellement.

C’est le progrès, ça ? C’est une régression. C’est de la décoration du matériel d’éducation.

Le progrès qu’est-ce ? Certainement pas la ruée sur toutes les innovations ornementales telles ces pages faussement didactiques, qui, sous prétexte de faire ludique, attrayant, tape-à-l’œil, j’ose dire, perturbent la connaissance, empêchent toute lecture autre que superficielle. Les livres scolaires suivent la mode, saviez-vous ? À la bonne heure, so chic !

Le progrès, ce serait, c’est, autre chose que le profit de ces quelques-uns, pédagogues des hautes sphères, bien-pensants académiques, vendeurs d’ouvrages clinquants, tous ceux à qui profitent le crime. Le progrès c’est éviter de gaspiller les ressources et permettre le partage. C’est gagner du terrain, pas enjoliver le terrain. C’est se perfectionner, non se planquer lâchement derrière de fausses priorités esthétiques et esthétisantes. (Mais peut-être ceci demande-t-il trop d’efforts ? Autant suivre ces futiles « priorités » et décréter ensuite que l’échec est dû au manque d’investissement des plus jeunes… « Ah ! ces jeunes d’aujourd’hui » et bla et bla.)

Nos enfants ne sont pas les indigènes des nouvelles terres du quattrocento à qui on offrait des verroteries. Respectons-les et considérons-les avant tout tels qu’ils sont, des êtres en apprentissage, en formation, en devenir intellectuel, en appétit ! Ne les sous-estimons pas, donnons leur ce qu’ils méritent, des connaissances claires, précises. Détaillées. Qui partent d’une notion et les guident vers la compréhension de cette notion. 
Les ouvrages scolaires, tels que la plupart sont conçus, déconcentrent l’élève. Ils s’adressent à des gens déjà porteurs d’une culture, de certaines connaissances, non à des enfants vierges de cette culture et de ces connaissances – je ne prône pas une littérature dite « de jeunesse », à chacun de décider ce qu’il souhaite lire. Ce serait réducteur et irrespectueux de décider des lectures d’autrui. Pourquoi un enfant ne lirait-il pas Voltaire en sixième, Genevoix (mais qui lit Genevoix ?) ou Montesquieu, si ça lui chante ? Ça l’enchantera d’ailleurs. Mais là n’est pas le propos, on ne parle pas de littérature, mais d’éducation. 

On bâtit des livres scolaires comme des "tout-en-un", des compilations qui nous égarent. Labyrinthiques pages. On feuillette et ne reste rien.

Example

Bref, je m’égare ! Je fais ma petite littérature moi aussi ! Tout ça pour dire : Sus à l’omniprésence du décor du contenant qui étouffe, annihile, la valeur du contenu. Je le dis : comment se fait-il que l’on se souvienne si bien des bons vieux Lagarde et Michard ? Comment se fait-il que nous, enseignants, nous les ressortions en secret des bahuts où nous les conservons précieusement pour bâtir des cours « qui se tiennent » ? 
Ne me faites pas plus conservatrice que je ne le suis… n’empêche, c’était sacrément bien fichu ce genre de Cadillac

À l’heure des tablettes, du clavier, du « tout numérique » qu’est-ce qui empêche l’ « Éducation » de profiter des avancées technologiques dont les élèves (et nous-mêmes) raffolent ? … Pourquoi ne pas utiliser cahiers (car il ne faut pas perdre la capacité à écrire) et livres (car il ne faut pas perdre la capacité à tourner des pages !) en ajoutant à ces deux premiers supports, la tablette tactile connectée à un réseau internet ? 
… Appuyer un cours sur une vidéo (certes il y a Youtube et cie, mais pourquoi pas les ressources inépuisables du site de l’INA ?), une émission de radio, un article de blog, une chanson, une image, un livre introuvable (quelques pages choisies sur Gallica…). Le professeur serait incité à se lancer dans la recherche et cesserait de ne compter que sur ses connaissances universitaires, respectables oui, mais insuffisantes et bien éloignées du "terrain". L’élève serait motivé : « maintenant sortez vos tablettes ! » jouissif à dire, jouissif à entendre !

 "Ajouter la tablette" ! Pas "remplacer par la tablette"....... ce serait dommage...

La méthode…… 
Parents d’élèves de sixième, sachez que vous allez vivre cette année de grands moments de solitude… « focalisations internes », « déictiques »… « schémas actanciels » ……… Molière et ses Précieuses ridicules feraient presque figures d’amateurs face au jargon abscons que subissent les « jeunes d’aujourd’hui »… pression, pression…

Mais, très chère, c’est de la linguistique, du structuralisme ! Ahahah ! (Faut-il s’esclaffer ? Oui, jaune.)… « Élève », tu n’es plus, tu es « apprenant ». Tu fréquentes à présent ces lieux d’éminentes enseignades (hé ! On dit "enseignements" - j'aime mieux "enseignades", c'est mon blog, j'dis c'que j'veux.) pour ingurgiter la masse de ces mots de singe savant… (idée de titre d’essai : « l’art du vide linguistique, ou comment masquer l’incompréhension totale des textes »)… mon petit, réjouis-toi, on te file le trapèze… Oh zut ! on ne t’a pas appris à voltiger… 
La linguistique devient la béquille de l’inculture, le botox de la médiocrité.


« Les jeunes d’aujourd’hui n’aiment plus lire »… il faut dire qu’on n’apprend plus à lire, mais à décortiquer… quels enfants, quels que soient leurs âges, n’aiment pas qu’on leur raconte des histoires ? Si on leur explique comment on raconte des histoires et pourquoi un auteur éprouve le besoin de raconter ces histoires, peut-être auront-ils envie de lire… si plus tard, on leur fait remarquer un procédé littéraire, peut-être alors s’apercevront-il qu'écrire relève d'un travail. Tout comme lire. Mais que ce travail est passionnant et générateur de plaisir. Peut-être qu’on ne présente pas assez les livres comme autant de propositions d'existence, et même d'autorisations à penser.


« Le théâtre est-il seulement un art de l’artifice et de l’illusion ? », sujet de philo de bac techno…… 
je tends la verge qui va me frapper, tant pis, je le dis : combien d’élèves de bac techno fréquentent les salles de théâtre ? La philosophie est une réflexion critique sur les questions de l'action et de la connaissance humaine, l’effort vers une synthèse totale de l'homme et du monde. Quel philosophe a-t-il choisi comme sujet d’exploration celui qu’il ne connaissait pas ? Nos élèves de terminale technologique ne sont pas des ânes (ce n'est pas ce que je sous-entendais au-dessus. L'inculture est un autre problème.) Ils ne sont pas davantage des philosophes… on leur présente ce genre de sujet : Pression ! 
Réaction logique, indiscutable, des concernés : « la philo, c’est pas pour nous, on n’y comprend rien, on n’a rien à dire. »


En connaissez-vous beaucoup des gamins qui n’ont rien à dire ?

Les messieurs dames des commissions d’examens qui pondent ce genre de sujet devraient veiller à permettre aux élèves à qui ils le destinent, de « pratiquer » la question pour pouvoir la traiter : offrir un abonnement théâtre aux élèves et ils vous parleront de théâtre. Ou du moins, on pourra le leur demander.


                                 Gotlib

Livre de philo... classe de terminale... Chapitre 1. L'inconscient - Texte de Freud - texte de Brouillet - texte de Nazio - texte de Leibniz - texte de Malebranche - texte d'Alain - texte de Popper. + sujet commenté + double page : Repères et distinctions conceptuelles.

Heu .................... vous lancez les gens dans la philo comme ça, vous ? En jetant la pâtée à même le sol ? Où est le cours ? (Celui qui complétera ou résumera celui du professeur.)
Sans notions, comment comprendre ? Sans commentaires, comment progresser ? Comment grimper sur un arbre sans branches ?
Mais je me répète....

Il y a à dire, il y a à réfléchir… on demande beaucoup d’efforts aux « jeunes d’aujourd’hui », ils sont sous pression. On ne leur offre pas la sécurité d’une éducation simple, solide, sécurisante, reposant sur des bases stables… on leur tend des trapèzes, mais sans filets.
Alors ils s'élancent malgré tout... ils font l'effort, faut pas croire...
Mais.
Ils ne sont ni voltigeurs, ni singes savants… 

Il y a des « cirques d’aujourd’hui » dont je n’aime pas le spectacle.









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